Le football béninois à l’épreuve du professionnalisme
Six ans après, quel bilan et quelles perspectives à l’horizon des dix ans ?
De la professionnalisation du championnat à la construction d’une véritable économie du football
BOURAIMA Imorou Guiwa, Expert en Management des Organisations Sportives et en Développement local.
Grand passionné du sport roi et expert en management des organisations sportives, de nature calme, travailleur et très apprécié de son entourage et de sa famille sportive, le président Imorou Bouraïma est le patron de deux clubs d’élite du football béninois (masculin et féminin) et d’une académie, AS Cotonou ACADÉMIE. Très actif dans la promotion des jeunes talents, il partage les progrès du football béninois tout en soulignant plusieurs questions concernant l’écosystème. À travers cette tribune, il dissèque une réflexion sur les défis auxquels notre football est confronté et sur les conditions nécessaires pour construire un véritable modèle de professionnalisme au Bénin.
Six ans après, quel bilan et quelles perspectives à l’horizon des dix ans ?
En 2020, le football béninois franchissait une étape majeure de son histoire avec l’avènement du championnat professionnel.
Cette réforme était ambitieuse. Elle répondait à la nécessité de faire évoluer notre football vers un modèle plus structuré, plus régulier et davantage en phase avec les exigences du football moderne. L’objectif ne consistait pas simplement à changer le statut du championnat.
Il s’agissait de transformer progressivement l’environnement dans lequel évoluent les clubs, les joueurs, les entraîneurs et l’ensemble des acteurs du football.
Mieux organiser les compétitions, structurer les clubs, améliorer les conditions de travail., valoriser les joueurs, développer la formation, attirer des partenaires et renforcer la compétitivité de nos clubs sur la scène africaine.
Six années se sont écoulées depuis cette réforme. Six années d’expérience, d’apprentissage, de progrès, mais aussi de difficultés et de questionnements. Il est donc temps de poser un regard lucide sur le chemin parcouru.
Qu’avons-nous réellement réussi à professionnaliser en six ans ? Avons-nous seulement professionnalisé le championnat, ou avons-nous véritablement commencé à professionnaliser les clubs et l’ensemble de l’écosystème du football béninois ?
La nuance est essentielle. Car organiser seulement une compétition professionnelle ne suffit pas à construire un football professionnel.
Six années de professionnalisme : des acquis qu’il faut reconnaître
Avant de parler des insuffisances, il faut reconnaître les avancées. Le passage au championnat professionnel a contribué à faire évoluer l’organisation de notre football. Les compétitions bénéficient désormais d’un cadre plus structuré. Les clubs sont confrontés à des exigences administratives, sportives et organisationnelles plus importantes. Les questions liées aux contrats, à l’encadrement technique, à la gestion des équipes et aux conditions de participation sont davantage prises en compte.
La visibilité du championnat s’est également améliorée. Nos compétitions bénéficient d’une exposition plus importante et nos joueurs sont davantage observés, tant au niveau national que sur le marché africain.
La professionnalisation a également contribué à faire évoluer les mentalités. Le club n’est progressivement plus perçu uniquement comme une équipe de football. Il doit devenir une organisation structurée, capable de gérer des ressources humaines, financières et sportives, de construire une stratégie et de rendre des comptes. Ces acquis sont réels et doivent être salués. Mais ils constituent davantage les fondations du professionnalisme que son aboutissement. Car une question demeure :
Avons-nous réussi à créer les conditions économiques permettant à nos clubs de vivre durablement du football ?
Six saisons professionnelles : que nous disent les résultats ?
Les résultats sportifs des premières années du championnat professionnel méritent également d’être observés.
À partir de la saison 2021-2022, qui constitue le point de départ de notre analyse, force est de constater que les titres et les places d’honneur se concentrent régulièrement autour d’un nombre limité de clubs (surtout les clubs des sociétés d’État et assimilés).
Classement des trois premiers – Championnat professionnel béninois
Depuis le lancement du championnat professionnel béninois, plusieurs clubs se sont illustrés au sommet de la compétition. Au terme de la saison 2021-2022, le classement était dominé par Loto-Popo FC, devant Espoir FC et Dynamo FC d’Abomey. Cette saison a toutefois été interrompue en raison de la pandémie de COVID-19.
Lors de la saison 2022-2023, Coton FC s’est hissé à la première place, devant Loto-Popo FC, tandis qu’Ayema FC complétait le podium à la troisième position.
La saison 2023-2024 a confirmé la domination de Coton FC, qui a de nouveau terminé champion. Loto-Popo FC a conservé sa deuxième place, alors que Dadjè FC a pris la troisième position.
En 2024-2025, Dadjè FC a décroché le titre de champion, devant Coton FC. La troisième place a été occupée conjointement par Ayema FC et Cavaliers FC. Cette édition du championnat a été disputée en deux poules, avec une finale destinée à désigner le champion et le vice-champion.
Enfin, au terme de la saison 2025-2026, Sobemap FC a remporté le championnat professionnel béninois. Coton FC a terminé à la deuxième place, tandis qu’ASPAC FC a complété le podium.
Cette concentration ne constitue pas, à elle seule, la preuve d’une inégalité économique. Le football est une discipline complexe. La performance dépend de nombreux facteurs, à savoir : la qualité de la gouvernance, la compétence des dirigeants, la qualité du recrutement, la stabilité de l’effectif, l’encadrement technique, la formation, la préparation physique, la qualité des infrastructures, la capacité à construire un projet sportif cohérent.
Mais il serait tout aussi difficile de nier l’importance des ressources financières.
Dans le football professionnel moderne, les moyens constituent un facteur déterminant de compétitivité. Ils permettent de recruter et de conserver des joueurs, de disposer d’un encadrement de qualité, d’améliorer les conditions de préparation, d’investir dans les infrastructures et de construire une politique sportive sur plusieurs saisons.
Les résultats observés au cours des dernières saisons nous conduisent donc à poser une question légitime :
Tous les clubs engagés dans notre championnat disposent-ils des mêmes possibilités de construire leur compétitivité ?
La réponse est clairement non. Et c’est là que se situe l’un des principaux défis de notre modèle actuel.
Le défi de l’équité économique : un championnat professionnel, mais des réalités financières très différentes
La professionnalisation du football béninois s’est accompagnée d’une évolution importante du statut des clubs. Des associations sportives ont créé des sociétés sportives afin de répondre aux exigences du football professionnel et de donner à leur activité une organisation plus adaptée aux réalités économiques du sport moderne.
Mais une transformation juridique ne crée pas automatiquement un modèle économique. C’est ici que se trouve l’une des principales difficultés.
Certains clubs bénéficient de l’appui de grandes entreprises ou de structures disposant de capacités financières importantes. D’autres, notamment les sociétés sportives issues du mouvement associatif, doivent construire leur modèle économique dans un environnement où le sponsoring sportif demeure encore difficile à développer. Ils doivent mobiliser leurs dirigeants, rechercher des partenaires, solliciter des sponsors et trouver des ressources complémentaires pour faire face aux dépenses d’une saison professionnelle.
Dans certains cas, les écarts de budget sont considérables. Il ne s’agit pas de contester les moyens dont disposent les clubs les mieux dotés. Ils ont le mérite de transformer leurs ressources en projets sportifs et en résultats.
La question est différente :
Comment permettre aux clubs qui disposent de moins de ressources de développer progressivement leur propre capacité économique et de rester durablement compétitifs ?
C’est cette question d’équité économique qui doit désormais être au cœur de notre réflexion.
L’accompagnement de l’État : un socle essentiel qui mérite d’être consolidé
Dans cette réflexion, il serait injuste de ne pas saluer l’action de l’État en faveur du football professionnel. À travers la subvention accordée aux clubs issus du mouvement associatif, le gouvernement apporte un soutien important au développement du football national.
Cet accompagnement traduit une volonté claire des pouvoirs publics de soutenir les clubs et de contribuer à la structuration du football professionnel. Cette intervention de l’État doit être saluée et encouragée.
Mais il est également important de rappeler que la subvention publique ne constitue pas, à elle seule, le financement des clubs. Elle représente un socle, un levier et un accompagnement, sur lesquels les dirigeants doivent construire.
Les clubs issus du mouvement associatif doivent en effet mobiliser, en complément de cette subvention, des ressources propres et des investissements supplémentaires pour assurer leur fonctionnement (contributions et investissements des dirigeants, partenariats et sponsoring, recettes diverses et autres ressources propres).
Derrière chaque club qui parvient à boucler une saison professionnelle, il existe donc un effort financier, humain et organisationnel souvent considérable. Cet effort des dirigeants mérite d’être reconnu.
La question qui se pose aujourd’hui n’est donc pas de savoir si l’État doit continuer à soutenir le football. Il doit le faire. La question est plutôt de savoir comment nous pouvons travailler ensemble pour rendre cet accompagnement encore plus significatif, plus prévisible et plus efficace. Faire de la subvention un véritable levier de développement
À l’approche des dix ans du professionnalisme, il serait pertinent d’ouvrir une réflexion concertée entre le Gouvernement, la Fédération, la Ligue et les clubs sur l’efficacité globale du mécanisme d’accompagnement public. Il ne s’agit pas simplement de réfléchir à une augmentation éventuelle des ressources. Il s’agit également de réfléchir à leur efficacité économique.
Un club professionnel doit engager ses dépenses tout au long de la saison : salaires, primes, déplacements, hébergement, équipements, préparation, encadrement technique, suivi médical et fonctionnement administratif. Il est donc utile de réfléchir à des modalités permettant de mieux articuler le calendrier du soutien public avec les besoins réels des clubs, tout en préservant les exigences de contrôle, de transparence et de bonne gestion.
L’objectif doit être que la subvention publique devienne progressivement un véritable effet de levier permettant aux clubs de mobiliser davantage de ressources privées et de renforcer leur autonomie financière. L’enjeu n’est pas de faire de la subvention la principale ressource des clubs. Il s’agit d’en faire un levier permettant aux dirigeants de mobiliser davantage de ressources, de structurer leurs sociétés sportives et de construire progressivement leur autonomie économique.
Cette approche permettrait de valoriser encore davantage l’effort du Gouvernement tout en responsabilisant les clubs.
Le paradoxe de notre professionnalisation
Nous sommes ainsi face à un paradoxe. Nous demandons aux clubs de fonctionner comme des entreprises sportives. Nous leur demandons une organisation professionnelle, des contrats, une gestion rigoureuse, des infrastructures aux normes, des encadrements qualifiés et des obligations administratives et financières.
Mais, dans le même temps, une partie importante de ces clubs évolue dans un environnement économique où les ressources propres restent limitées. C’est là que se situe l’une des principales contradictions de notre modèle.
On ne peut pas demander aux clubs de devenir des entreprises sportives sans contribuer à créer un environnement économique dans lequel ces entreprises peuvent réellement vivre, investir et se développer.
Transformer juridiquement une association en société sportive est une étape importante. Mais ce n’est que la première étape. La véritable professionnalisation commence lorsque cette société sportive devient économiquement viable.
Le professionnalisme ne doit pas devenir une compétition entre budgets
Il serait dangereux que la hiérarchie sportive finisse par être perçue comme la simple traduction de la puissance financière des clubs. Le football doit rester une compétition dans laquelle la qualité du projet, la compétence des dirigeants et des entraîneurs, la formation, le recrutement et le travail peuvent permettre à un club disposant de moyens plus modestes de rivaliser avec des structures plus puissantes.
Il ne s’agit évidemment pas de pénaliser les clubs qui disposent de moyens importants. L’objectif n’est pas de niveler les ressources par le bas. Il s’agit de permettre au plus grand nombre de clubs de développer progressivement leurs propres ressources.
La question n’est donc pas : Comment réduire les moyens des clubs les mieux dotés ?
Mais plutôt : Comment permettre aux autres clubs de construire les moyens nécessaires pour devenir eux aussi plus compétitifs ?
C’est cette approche qui doit guider notre réflexion.
Les quatre prochaines années : quelles perspectives à l’horizon des dix ans ?
2026 constitue une étape symbolique. Six années de professionnalisme sont derrière nous. Il nous reste quatre années pour atteindre le cap des dix ans. Ces quatre années ne doivent pas être simplement quatre saisons supplémentaires. Elles doivent être celles de la consolidation, de la transformation et de la maturité du modèle professionnel béninois.
À l’horizon 2030, nous devons pouvoir nous poser une question simple :
Sommes-nous parvenus à construire une véritable économie du football béninois ? Pour y parvenir, quatre priorités me paraissent essentielles.
- Construire un modèle économique plus équilibré
Le premier défi consiste à permettre aux clubs de diversifier leurs ressources.
Le sponsoring doit progressivement devenir une composante majeure du financement du football. Cela suppose notamment une meilleure valorisation de l’image des clubs, le développement du marketing sportif, des mécanismes incitatifs pour les entreprises qui investissent dans le football, le développement de la billetterie, le merchandising, l’exploitation des droits commerciaux et la recherche de nouveaux partenaires.
Le club professionnel doit progressivement apprendre à produire davantage de revenus à partir de son activité.
- Professionnaliser davantage la gouvernance des clubs
Le professionnalisme ne peut pas reposer uniquement sur la disponibilité et le sacrifice personnel des présidents et dirigeants.
Les clubs doivent progressivement se doter de compétences spécialisées (administration, finances, direction sportive, marketing, communication, ressources humaines).
Le président doit progressivement pouvoir se consacrer davantage à la stratégie et au leadership du club. Il faut donc investir dans la formation des dirigeants et des cadres du football.
- Faire de la formation un véritable investissement
Le Bénin dispose d’un potentiel considérable en matière de talents.
Nos académies et centres de formation doivent devenir l’un des piliers du modèle économique des clubs. Former un jeune joueur, c’est préparer l’avenir de l’équipe première, les équipes nationales, le renouvellement du football béninois et potentiellement la création de valeur à travers les transferts.
La formation ne doit donc plus être considérée uniquement comme une charge. Elle doit être pensée comme un investissement sportif, humain et économique.
- Construire progressivement un environnement sportif réellement professionnel
La professionnalisation ne se limite pas à l’argent.
Elle doit également se traduire par une amélioration constante des conditions de travail.
Cela passe par des terrains d’entraînement corrects et bien aménagés, des infrastructures modernes et aux normes pour les compétitions, une meilleure médecine sportive, une préparation physique de qualité, un encadrement technique compétent, une meilleure protection sociale des joueurs, des conditions de travail dignes du statut professionnel.
Le professionnalisme doit finalement se mesurer à la qualité de l’environnement offert au joueur et à l’ensemble de l’encadrement.
2030 : vers un véritable modèle de football professionnel béninois
À l’horizon des dix ans, notre ambition doit être plus grande que la simple existence d’un championnat professionnel. Nous devons pouvoir disposer de clubs économiquement plus autonomes, dotés de ressources diversifiées, professionnellement structurés, capables d’attirer des partenaires, capables de valoriser leurs talents, capables d’investir dans leur formation et capables de construire des projets sportifs sur plusieurs années.
Le soutien de l’État devra continuer à jouer son rôle de levier. La Fédération et la Ligue devront poursuivre leurs efforts de structuration et d’accompagnement. Les dirigeants devront continuer à investir et à professionnaliser leur gestion. Le secteur privé devra prendre une place beaucoup plus importante.
Et les clubs devront progressivement apprendre à générer davantage de ressources par eux-mêmes. C’est cette complémentarité des efforts qui permettra de construire une véritable économie du football.
En conclusion, nous pouvons retenir que six ans après l’avènement du championnat professionnel, le bilan ne peut être ni totalement négatif ni totalement satisfaisant.
Des progrès importants ont été réalisés. Une nouvelle culture du football est en construction.
L’État a apporté son soutien. La Fédération et la Ligue ont accompagné la transformation du championnat. Des dirigeants ont investi, souvent au prix de sacrifices importants, pour maintenir leurs clubs dans le football professionnel. Mais le chemin reste encore long. Le véritable défi n’est désormais plus simplement d’organiser un championnat professionnel.
Il s’agit de construire un écosystème professionnel, économiquement viable, plus équilibré et capable de permettre à chaque club de développer durablement son projet. La performance sportive ne doit pas être uniquement la traduction des écarts de ressources. Elle doit être la rencontre entre les moyens, la compétence, la vision, la formation, la gouvernance et le travail.
Les clubs les mieux dotés doivent continuer à tirer le niveau vers le haut. Les clubs disposant de moins de ressources doivent, quant à eux, bénéficier d’un environnement leur permettant de progresser et de construire leurs propres modèles économiques.
C’est cette dynamique collective qui permettra à notre championnat de franchir une nouvelle étape.
Les six premières années ont permis de professionnaliser notre championnat. Les quatre prochaines doivent permettre de professionnaliser durablement nos clubs et l’économie de notre football. À l’horizon des dix ans, en 2030, nous ne devrons donc plus seulement pouvoir dire que le Bénin possède un championnat professionnel.
Nous devrons pouvoir affirmer que le Bénin possède une véritable économie du football, des clubs professionnellement structurés, financièrement viables, sportivement compétitifs et capables de porter durablement les ambitions de notre football sur la scène africaine. Le professionnalisme ne doit plus être seulement le statut de notre championnat. Il doit devenir la réalité économique, sportive et institutionnelle de nos clubs.
C’est là que doit désormais se trouver notre véritable ambition.